Note : Le texte qui suit fait partie d’un ensemble en cours d’écriture de 99 notices, numérotées de 1 à 99, un homme par
notice. Au 1er janvier 2012, une trentaine de ces notices, de formes et de durées variables – chacun de ces messieurs se présentant comme il l’entend – sont écrites : de 7 mots à 7 pages, du
portrait à la nouvelle, en passant par l’extrait de correspondance, le poème en prose voire l’aphorisme.
8 _
La petite Gisèle Gaillard volait dans les airs. Cette année-là. Etait-ce avant ou après. Elle avait
huit ans. Elle aurait toujours huit ans. Sa petite robe noire, curieusement déjà noire, se détachait sur un fond de ciel d’un bleu cruel. Elle avait des socquettes blanches et des ballerines à
brides, vernies noires, dont l’une quitta son pied tandis qu’elle volait là-haut, et que je ramassai ensuite, était-ce avant ou après que Gisèle ne retombe. Poupée de chiffons, démantibulée sur
le bitume fumant de l’été. La Renault 12 avait traversé le village. Quelque jeune con d’une banlieue de la ville voisine, faut croire, qui avait un peu beaucoup picolé, et était parti faire du
rallye à travers les bleds avoisinants. La petite Gisèle Gaillard, fille ultime d’une famille de sagouins, les plus miséreux du patelin, sales jusqu’au sordide, grossiers jusqu’à l’inimaginable,
qui ne reprenaient figure humaine, et c’était alors curieux à voir, leur métamorphose, qu’en sa seule présence de petite fille souffreteuse, minuscule et diaphane, silencieuse et souriante, avec
sa figure de Mater dolorosa bizarrement posée sur un corps d’enfant suppliciée, qui seule de son ignoble famille et seule au monde d’ailleurs arrachait à tous, dans le village, la même
expression de respect apitoyé, d’attendrissement craintif, la petite Gisèle Gaillard était retombée morte sur la chaussée, avec un seul soulier. Et puis il y eut d’autres virées, de la banlieue
voisine. Des garçons qui venaient en mobylette emmancher les filles du village. Et l’un d’eux, un jour, me tomba dessus. Etait-ce avant ou après. Il était assez beau, la petite frappe, et du
genre à avoir mal fini. Ce fut une après-midi d’été, dans les bois. Mais je ne voulus pas, pas tout à fait, et lui ne revint pas. Me resta longtemps un genre de
petit dégoût, du genre de celui qu’on peut avoir à regarder ramper dans sa bave une limace. Sans doute parce qu’il était beaucoup plus vieux que moi, et qu’il avait eu des manières, des gestes,
auxquels je n’étais pas préparée. A moins que. La petite Gisèle Gaillard avait-elle déjà volé dans les airs. Est-ce que j’en étais déjà triste. Est-ce que j’étais dans un de ces états de
prostration cotonneuse dans lesquels je glissais et glisse encore sans même m’en apercevoir quand je suis triste. Est-ce que c’est cette prostration qui explique que je me sois laissée faire.
Cette fois-ci comme d’autres ensuite. Mais cette fois-ci avec la chaussure de Gisèle dans la main. Peut-être.
Les cahiers de Benjy sont un journal à l'allure abstraite, détourné en anthologie progressive, où tous les mois du calendrier peuvent dire qu'il y a une vie contemporaine des formes. Benjy
l'idiot, au sens chronologique bizarre, enregistre l'écriture des petits drames insulaires grammatiques, proses inqualifiables, poésies spéciales, qui font la marge des rendez-vous en ligne.
Benjamin Compson